Ange a 77 ans, depuis 10 ans il vend des journaux dans un couloir de correspondances Métro/RER à Nation. Il nous raconte une tranche de sa vie.
" Je suis né à Versailles en 1928, mes parents étaient corses. Mon père était militaire de carrière et ma mère musicienne, harpiste. Entre 12 et 16 ans, j’ai été formé au métier de cuisinier. Puis il y a eu la guerre, je me suis engagé dans la légion en 1944, j'avais 16 ans et j'y suis resté 9 ans. J'ai fini sergent-chef dans les parachutistes (1er bataillon étranger de parachutistes). Après la guerre, j'ai repris mon travail de cuisinier dans un célèbre restaurant parisien où je suis resté 30 ans. Entre temps je faisais des extras qui n'ont jamais été déclarés, mais ça je l'ignorais. C'est quand je suis arrivé à la retraite que je m'en suis rendu compte. Avec ma petite retraite de cuisinier je ne m'en sortais pas, j'ai donc commencé à faire la manche dans le métro, pour pouvoir acheter des journaux à vendre. Dès que j'ai eu un peu d'argent, je suis allé à Accord Métro pour obtenir un badge et j'ai vendu des journaux. A Noël 1996, j'étais à " Coup de Pouce ". Je suis arrivé un matin à 9 heures. Une demi-heure plus tard, j'avais déjà gagné 150 francs. A midi, j'avais 1150 francs en poche. Avant de connaître l'APMCJ, j'étais aidé par " Les Petits Frères des Pauvres ". Un jour dans le métro, une personne m'a conseillé de me rendre à cette association de sa part. Je me souviens, c'était au mois d'août, il y avait une permanence mais aucune aide sociale. Je suis tombé sur quelqu'un qui m'a demandé où j'allais dormir le soir, je lui ai répondu que j'irais à l'hôtel si j'avais assez d'argent bien sûr. Il m'a indiqué un hôtel à Belleville où je suis resté environ 1 an. Puis j'ai rencontré Serge de l'APMCJ. Chaque semaine j'avais un carnet de " tickets services " pour aller dans les supermarchés et dans certains restaurants. On a le droit à une somme d'argent pour acheter tout sauf de l'alcool, ce qui ne me gênait absolument pas. J'avais à manger et c'était le principal ! Grâce à l'APMCJ, j'ai pu bénéficier d'un logement par la SIPHREM de la mairie de Montreuil. C'était en décembre 1997. A ce moment là, j'ai fait beaucoup de démarches pour essayer de régulariser ma retraite. Pour ma pension de l'armée, ça n'a malheureusement pas marché car il fallait avoir fait 15 ans, mais moi je n'avais fait que 9 ans. J'ai eu droit au pécule qui est le remboursement de l'assurance sociale. Aujourd'hui je touche le " minimum retraite vieillesse ", c'est à dire 553 €, et au niveau médical j'ai la CMU.
J'ai 77 ans et je suis tous les jours, depuis 10 ans, à la station Nation pour vendre des journaux, même quand je suis malade ou très fatigué. Avant je faisais aussi des extras dans la restauration à Villejuif. Avec l'APMCJ j'ai aussi participé à des opérations, par exemple pour expliquer à des collégiens le métier de cuisinier. Un jour, alors que je venais pour parler de la cuisine, un professeur m'a demandé de leur parler de mon expérience dans l'armée, et j'ai expliqué aux jeunes ce qu'était le " maintien de l'ordre ".
Je voudrais maintenant avoir un appartement car je vis dans un hôtel, dans une chambre de 24 m2 mais j'aimerais avoir une pièce de plus. Ce n'est pas avec la vente de journaux que je vais pouvoir économiser parce que ça marche de moins en moins bien, d'année en année, les gens s'en fichent. En fait ce que je reproche aux gens, ce n'est pas de ne pas acheter mes journaux ou de ne pas me donner d'argent, mais c'est leur mépris. Je n'accepte pas leurs réflexions que j'entends car même si je suis âgé, je ne suis pas sourd. Une fois, un jeune de 25 ans m'a dit " tu peux pas aller bosser ! " Je lui ai demandé ce qu'il faisait lui, il m'a répondu qu'il était au RMI.
Je lui ai alors expliqué que j'avais bossé toute ma vie. Sa réflexion m'avait mis en colère. Quand j'ai commencé à faire la manche, ce genre de réflexions me révoltait. Maintenant je rétorque, mais j'ai appris à laisser couler pour ne pas me démoraliser. Un jour on m'a volé ma radio. Depuis, j'ai trouvé un moyen d'éviter cela : je l'attache avec une petite chaîne à mon tabouret. A Nation je vends des opuscules comme " l'histoire du métro " ; " l'histoire des monuments de Paris " ; " les 36 fiches cuisine " ; " les mots fléchés " ; " les restaurants pas chers " et les calendriers en décembre et janvier. Je les achète entre 0,70€ et 1€ et les revends entre 2€ et 4€. Il y a des jours où je ne vends rien, heureusement que les gens me donnent un peu pour la musique (la radio).
Je ne fréquente pas les autres SDF, je préfère rester dans mon coin, je ne veux pas avoir de contact avec eux parce que souvent ils sont ivres, sales et se laissent aller. Il y en a seulement un ou deux que je côtoie, c'est tout.
" Macadam " et " Réverbère " n'existent plus, il reste " L'Itinérant " ; " Sans abri " ; " Sans logis ". Il faudrait des opuscules nouveaux. Beaucoup de jeunes me demandent s'il existe des journaux sur le football, le sport, les Jeux Olympiques... Ca nous permettrait peut-être de vendre plus.
Aujourd'hui, ce que j'espère c'est, comme je vous l'ai déjà dit, obtenir un appartement et avoir des soins dentaires. J'ai un peu d'espoir avec les allocations logement. Pour finir, je veux préciser que quand Monsieur d'Andréa a crée l'APMCJ d'abord dans le Nord, à Boulogne-sur-Mer, puis en région parisienne, il a eu une sacrée idée ! C'est vrai que l'APMCJ a fait beaucoup pour nous les SDF ! "
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