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TRAVAIL ET NOUVELLE
CITOYENNETE
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A travers le " Forum des métiers et des activités " qu’elle a organisé en 2004 et 2005, l'APMCJ a entamé une réflexion sur la revalorisation du travail manuel et traditionnel et sur la manière de sensibiliser les collégiens à des métiers peu connus et carencés sur le marché du travail.
Madame Hubscher, successivement fonctionnaire, salariée d'entreprises privées et salariée d'un EPIC (Etablissement Public à caractère Industriel et Commercial) nous livre son point de vue sur les nouvelles valeurs du travail.
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" Durant les deux derniers siècles, la valeur travail a structuré la société française. Elle était partagée par le plus grand nombre car le travail était le principal lieu d'acquisition des revenus permettant de vivre, un lieu essentiel de socialisation permettant à l'individu de façonner son identité personnelle et collective, ainsi qu'une source d'épanouissement, étroitement liée au sentiment d'utilité dans la société.
Pour beaucoup, cependant, le travail restait d'abord le moyen de survivre coûte que coûte, ce qui plaçait l'employeur dans une position de force, susceptible de conduire aux abus. D'où le développement, à partir du XIXème siècle, des luttes sociales visant à instaurer les conditions du droit au travail, afin de donner au travail un caractère libérateur et non aliénant.
C'est sans doute au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, que la valeur travail a connu son apogée. Il y avait un projet sociétal commun et grandiose : la Reconstruction. Le sentiment d'utilité était largement partagé, le travail abondant, le lien social fort. La principale source de tension était le niveau des rémunérations, jugé insuffisant par rapport au fort sentiment d'utilité des travailleurs et à leur désir légitime de recueillir les fruits de la croissance.
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Un monde du travail en crise
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Ce fut de courte durée. Durant le dernier tiers du XXème siècle, les profondes mutations de l'économie mondiale ont brutalement révélé les archaïsmes d'une société française qui s'était reconstruite dans l'urgence à partir des modèles du passé. Elles se sont traduites par l'irruption du chômage dans le secteur privé, nourri par les restructurations des entreprises qui ont su résister et par la faillite des autres, ainsi que par les critiques de plus en plus nombreuses sur l'efficacité des établissements publics et de l'administration.
Dans le secteur privé, les chômeurs perdent alors leur sentiment d'utilité (au mieux, ils l'ont relativisé), souvent du lien social et parfois leur identité. Les allocations chômage et les systèmes d'aide, mis en place par l'Etat pour les fins de droit, sont devenus une nouvelle source de revenus sans pour autant rétablir l'individu dans son identité et son sentiment d'utilité. Or, quelle famille d'aujourd'hui n'a pas connu ou ne connaît pas un chômeur qui éprouve un sentiment d'injustice d'autant plus grand qu'il s'était totalement impliqué dans son travail ?
Le secteur public, dont le poids est lourd en termes d'effectifs et de culture n'est pas épargné. Les personnels de la fonction publique ou ceux qui sont protégés par des statuts proches de celle-ci , ont certes la garantie de l'emploi mais subissent une perte de considération des usagers devenus clients ; des mutations professionnelles stressantes qui visent le plus souvent à les faire sortir de leur tranquille certitude de " spécialistes ", (maîtres d'une connaissance limitée), pour un travail plus global moins maîtrisé a priori, et sans que leur effort d'adaptation ne soient récompensé au plan financier ; et enfin, l'absurdité quotidienne d'un système bureaucratique rigidifié, dont le mode de fonctionnement est souvent incompatible avec les nouveaux objectifs annoncés. Les quelques réorganisations engagées aboutissent, par exemple, à la mise au placard (partielle ou totale, doré ou pas doré) d'une grande quantité de gens, payés par le pays mais dont l'évolution professionnelle n'intéresse personne (admirons le silence syndical sur la question !). Les personnels du secteur public perdent donc eux aussi, un peu ou beaucoup de leur sentiment d'utilité et de leur identité ; bref, leur fierté au travail.
Dans un tel contexte, il n'est pas étonnant que tous ceux qui sont atteints dans leur identité de travailleur cherchent à désacraliser la valeur travail afin de reconstruire une autre identité sociale qui s'exprime dans un espace plus réduit qu'auparavant (le " savoir-vivre en famille, avec les amis et durant les loisirs " par exemple) ou s'accrochent avec détermination à leurs avantages acquis. Nombre de leurs enfants, notamment parmi les jeunes cadres masculins, ne cachent d'ailleurs plus leur détermination à faire passer le temps familial avant le temps professionnel, tout en privilégiant la sécurité de l'emploi (les sondages le disent : la majorité des jeunes rêvent d'être fonctionnaires !).
Certes, il existe aussi des acharnés au travail qui sont résolus à prendre des risques pour gagner beaucoup d'argent, qui recherchent des projets motivants et se meuvent dans les secteurs d'avenir : il s'agit de salariés individualistes, mobiles, qui n'ont pas attendu la vie professionnelle pour être intégrés socialement et sont caractérisés par une grande faculté d'adaptation, sautant de projets en projets, parfois plus soucieux de leur plaisir que de leur utilité sociale ; ou encore d'entrepreneurs qui, bien que se heurtant aux archaïsmes administratifs, sont déterminés à réussir car c'est leur seul moyen d'ascension sociale.
Cette nouvelle catégorie de travailleurs est culturellement profondément coupée des précédents (l'acceptation du risque est la différence fondamentale), tout en délaissant, elle aussi, la valeur travail traditionnelle pour privilégier la réussite individuelle.
Ainsi, la solidarité nationale, qui se nourrissait de la valeur travail, disparaît. Et le monde du travail éclate d'autant plus rapidement que les politiques peinent aujourd'hui à donner un projet à la société.
Dans ce contexte, la réforme des 35 heures ne pouvait que séduire les nombreux déçus du travail : non seulement parce qu'elle était présentée comme un acte de solidarité en faveur d'un meilleur partage du travail (ce qui reste à démontrer) mais aussi parce qu'elle les confortait dans leur nouveau mode de vie, axé sur de nouvelles valeurs. Et globalement, elle a renforcé la désacralisation de la valeur travail. En effet, dans la plupart des cas, elle n'a pas été accompagnée de l'indispensable réorganisation du travail ; les salariés ont gardé le même volume de tâches en un temps réduit, d'où un gain factice de productivité (mais dans le secteur public, certaines tâches ne sont plus effectuées, notamment tout ce qui relève de l'anticipation), et plus sûrement une perte en qualité et en plaisir.
Finalement, le Français produit actuellement 36% de moins sur sa vie active qu'un Américain. Même s'il peut se targuer d'une productivité horaire record, supérieure de 5% à celle de l'Américain (due en partie au fait que les moins productifs sont aujourd'hui rejetés du marché du travail français), ne doit-il pas s'inquiéter pour l'avenir de son pays ? Combien de temps pourra-t-il cultiver l'illusion " travailler moins, vivre mieux " ?
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Pour une nouvelle société citoyenne
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Certains affirment que le travail n'a pas d'autre valeur que marchande. Mais comment peut-on nier le fait qu'en tant que source de revenus, facteur d'intégration sociale et d'épanouissement personnel, le travail est également essentiel pour sortir notre société de la crise ? Une société " musée ", sans projet collectif (on ne peut quand même pas souhaiter une nouvelle guerre pour lancer une nouvelle dynamique!), qui se replie dans une sorte de " bulle conservatrice" face aux incertitudes mondiales (l'accumulation de petites peurs paralyse l'action et l'esprit de décision), et espère conserver un niveau de vie que ne justifie déjà plus son niveau actuel de production.
Le plus urgent est de redonner du sens, du dynamisme et du lien social à la société, aux organismes qui en sont la charpente, aux entreprises (de toutes natures) qui en constituent la source d'enrichissement. C'est à une véritable évolution culturelle à laquelle il convient de procéder qui doit s'attaquer à tous les archaïsmes, de droite comme de gauche, afin que le travail reconquiert une place rénovée dans une société plus citoyenne.
Comment ? Le pragmatisme doit triompher de l'idéologie et rien de plus vertueux qu'un exemple réussi pour faire avancer les esprits. Il existe des novateurs dans ce pays, à tous les niveaux de la société et dans tous les secteurs (économique, politique, social, culturel), qui tentent de faire bouger les choses. Tout changement global de la société s'appuiera sur eux. Mais ne peut se faire sans un projet politique pour augmenter le nombre des novateurs et permettre à leur action d'être plus efficace.
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Deux objectifs prioritaires
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Premier objectif : modifier le rapport entre l'autorité indispensable à la vie en collectivité et la liberté individuelle, en revisitant la notion de responsabilité citoyenne et en promouvant l'approche contractuelle (fondée sur la confiance) au détriment du rapport hiérarchique ou réglementaire. Il s'agit de redéfinir le lien social, globalement dans la société et plus précisément dans l'entreprise, lieu de travail.
Prenons l'exemple du débat CDI /CDD : la sécurité de l'emploi étant sa priorité numéro un, le salarié recherche tout naturellement l'emploi à vie dans la fonction publique ou le CDI dans le privé. Or, le CDI (qui n'est pas une garantie contre le chômage !) et la lourde réglementation protectrice qui l'accompagne ne favorisent pas la rapide reprise de l'embauche quand l'économie repart. Quant à l'emploi à vie, caractérisé par une grille d'avancement largement déconnectée de la réalité de l'emploi, il ne favorise guère l'esprit d'innovation et la démarche de progrès.
Ainsi, le marché du travail français rigidifié, sclérosé par l'accumulation des règles et souffre d'une activité économique atone et manque de la fluidité indispensable à la dynamique de l'emploi. Dans un tel contexte, où les rapports sociaux sont marqués de longue date par une défiance réciproque entre patrons et salariés, le CDD est disqualifié d'emblée aux yeux de beaucoup, du fait de son caractère précaire. Et le nouveau contrat d'embauche, actuellement proposé, souffre de la même suspicion.
On ne peut rendre plus fluide le marché du travail sans, au préalable, rétablir la confiance sociale et promouvoir la relation contractuelle. Une démarche qui demande du temps, ce qui est difficilement compatible avec les urgences du moment. Cependant, sans renoncer aux mesures d'urgence, le responsable politique devrait donner les signes de sa volonté résolue d'accompagner la naissance d'une nouvelle génération de patrons et de syndicats " éclairés " (en encourageant fortement, par exemple, les accords de méthode entre syndicats et patrons pour les licenciements économiques et les restructurations ; ou encore les démarches de contrat - projet).
Deuxième objectif : faire sauter les verrous qui bloquent l'esprit d'initiative ou le parcours professionnel, par une réforme des administrations et des organismes publics, en premier lieu dans les domaines de l'enseignement, de la recherche et de l'industrie (cf rapport Christian Blanc " Pour un écosystème de la croissance ").
Le souffle novateur porté par un projet politique courageux dans le secteur public (qui occupe une part déterminante sur le marché du travail) aurait un effet de contagion : il pourrait non seulement dynamiser les initiatives citoyennes déjà prises par des précurseurs sur le terrain mais également faciliter la construction de relations nouvelles entre les partenaires sociaux, fondées sur la notion de contrat, tant au niveau national que dans les entreprises privées. Certes réformer la bureaucratie n'est pas une mince affaire (c'est un sujet de prédilection pour les sociologues d'entreprises…). Peut-être gagnerait-on du temps en ouvrant le recrutement des dirigeants du secteur public, trop souvent issus du même moule social et éducatif, et en les formant au management du changement dans les organismes publics.
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Un préalable pour les politiques : le courage
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Il ne serait pas inutile que certains de nos politiques revisitent (avec les partenaires sociaux et les media) quelques concepts de base concernant la liberté, le risque, la sécurité, la précaution, la responsabilité, la démocratie participative et la démocratie délégataire, et réfléchissent sur leur capacité d'agir, leur courage et leur aptitude à expliquer leur action par des mots justes. Prendre un risque, c'est certes mettre sa liberté à l'épreuve, mais refuser le risque, c'est choisir la mort de ses idées et de sa capacité d'agir. Par ailleurs, si au niveau moral, on exhorte la personne à être responsable de ses actes, au niveau juridique, la responsabilité est toujours négative : qui répond du délit ? D'où la déviance du principe de précaution : non seulement on confond le risque (qu'on prend) avec le danger (contre lequel on doit se protéger), mais on évite de prendre des responsabilités par crainte des conséquences juridiques.
Madame HUBSCHER |
Reprenons à notre compte, après la confédération des PME
qui l'a mise en exergue, une citation de Jaurès :
" Dirige celui qui risque ce que les dirigés ne veulent pas risquer ! "
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