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N° 51    Janvier - Février - Mars - Avril 2005     

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N°51   Janvier - Février
Mars - Avril 2005

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1905
La loi de séparation de l'Église et de l'État :
La consécration de la liberté de conscience
et de notre République laïque.
    Le 9 décembre 1905, les députés votaient le projet de loi gouvernemental de séparation de l'église et de l'état. Cette loi de portée universelle, malgré le rejet qu'elle suscitait à l'époque auprès de l'église catholique, n'était pas une loi contre la religion mais l'affirmation de la liberté de conscience et de la neutralité de la sphère publique. Elle consacrait le principe laïque de la République Française et mettait fin aux rivalités entre les républicains et les représentants du clergé. Cette exception française est donc le fruit d'une longue histoire qui remonte bien avant l'apparition du mot " laïcité "
La place des religions et la Laïcité : sujets toujours d'actualité.
     Cent ans après la promulgation de cette loi, même si les oppositions ne sont pas aussi radicales entre les militants républicains et les clercs de l'église catholique, comme cela était à l'époque où précisément il s'agissait de dissocier le droit temporel du droit spirituel, la laïcité, inscrite dans notre constitution, suscite toujours autant de passions et de controverses. Pour preuve, le débat interminable sur le port du foulard et les signes religieux dans l'école publique - il aura fallu la promulgation d'une loi pour rappeler le principe intangible de la neutralité de l'école Républicaine - et plus récemment, après la mort du Pape Jean-Paul II, la polémique concernant la décision du Président de la République de mettre en signe de deuil les drapeaux en berne. Autre exemple de ce retour de la religion dans la vie publique, les discussions qui ont prévalu au sein de l'Union Européenne pour savoir s'il fallait intégrer dans la constitution les " origines chrétiennes " du monde occidental. Ces débats ne sont pas neutres, ils interviennent à un moment où le monde est confronté à une résurgence d'un intégrisme religieux dont l'objectif de ses adeptes est de soumettre nos sociétés à des lois prétendument divines. Un retour à l'obscurantisme qui fait le lit de nouvelles tyrannies. Ce n'est pas un hasard si on se pose aujourd'hui la question de savoir
Religions et civilisations.
      L'histoire des religions fait partie intégrante de l'humanité. De tous temps, quelles que soient les civilisations, l'homme a eu besoin de se référer et de lier sa vie et son destin à une force divine, dont les valeurs présumées serviront de règles à l'organisation des communautés en associant toujours la religion et la fonction politique. C'est ainsi que le judaïsme et le catholicisme, ont marqué de leur empreinte la civilisation occidentale, au même titre que l'islam a marqué la civilisation orientale. Ces trois religions monothéistes issues du " livre " vont donc pendant des siècles influencer au nom du dieu suprême, l'histoire des peuples, en opposant au pouvoir temporel le pouvoir spirituel dans tous les actes de la vie quotidienne. Cette rivalité des valeurs, va engendrer nombre de conflits, de guerres dites de religion, de combats pour l'accès au pouvoir. Mais, c'est aussi sur cet antagonisme que les bases de notre société moderne vont se construire. En effet, c'est dans cette tension entre foi et raison, inhérente au monde occidental que s'est glissé l'entendement de liberté, de la curiosité scientifique et de l'esprit de conquête.
     Comme toutes les victoires liées aux droits de l'homme la laïcité est le fruit d'une histoire. Si l'idée de séparation entre religion et politique fait apparemment l'unanimité - même l'Eglise catholique s'est ralliée depuis longtemps à la loi de 1905, en son tems, pourtant contestée par le pape - ce consensus ne doit pas nous faire oublier les combats, les violences et les excès qui ont précédé cette règle qui sépare l'esprit spirituel de l'âme, de l'existence temporelle de l'homme. En effet, pendant la période médiévale de l'histoire de France, c'est à dire pendant plusieurs siècles, l'Eglise romaine a imposé son dogme et ses règles aux rois qui se sont toujours opposés à cette volonté, tout en donnant à la religion catholique une place officielle quasi-exclusive. Dans ce monde médiéval, la distinction entre religion et politique n'a pas sens. La confusion des pouvoirs est de règle, dans la mesure où rois et papes s'unissent pour le conserver, ou rivalisent pour l'accaparer. L'avènement du protestantisme au début du XVIème siècle, œuvre de Martin Luther, moine augustin et docteur en théologie, va en contestant la théorie des sacrements de l'église romaine et le pouvoir hiérarchique de ses pairs, proposer une nouvelle doctrine de la foi qui doit être vécue en dehors de toutes institutions. Il entend l'évangile comme un appel à la liberté plus joyeuse que soucieuse et à une solidarité humaine plus spontanée que contrainte. En France, les fondements de l'Eglise réformée seront développés par le théologien Suisse Jean Calvin. En conséquence de ce schisme, des guerres de religion dureront quarante ans. Il faudra attendre 1598, avec la promulgation de l'édit de Nantes pour mettre fin à ces conflits.
L'édit de Nantes : Première étape de la laïcité.
     On peut considérer que cette édit fut le premier acte de la laïcité. Il assure en effet la liberté du culte aux réformés et va permettre enfin aux catholiques et aux protestants de vivre ensemble. A l'exception de Paris et d’une grande partie de la Bretagne, les protestants, ainsi que les juifs, ne seront plus privés de leurs droits civils et civiques, et pourront ouvrir des académies. Une dotation financière est même accordée pour le traitement des pasteurs. Cette paix du bon sens et du droit va favoriser une politique de relance de l'économie, nécessaire car après tant d'années de guerres et de massacres, la misère, la famine et la maladie sont les lots quotidiens des sujets du royaume de France. En 1685, Louis XIV, en révoquant l'édit de Nantes, remet en cause ces espaces de liberté. Les conséquences humaines de cette décision sont considérables, puisque ce sont des centaines de milliers de protestants qui, pour fuir la répression, quitteront le royaume de France. Sauvagerie et persécution sont une nouvelle fois de retour.
     Au XVIIIème siècle, les valeurs mêmes des lumières vont heurter de plein fouet la tradition catholique autant que l'absolutisme politique : les idées d'humanité, de tolérance, d'égalité tendent à se substituer à l'invocation de la divinité. On assiste alors à une mise à l'écart de Dieu. Ce n'est pas, loin s'en faut, le triomphe de l'athéisme, mais l'avènement de l'autonomie humaine et la revanche de l'immanence sur la transcendance. Une des applications de cette révolution culturelle est le grand débat qui s'instaure sur l'enseignement et l'éducation . Sous la révolution de 1789, l'idée selon laquelle il faut soustraire l'instruction et l'éducation (essentielles à la formation des citoyens) à la férule des prêtres et des ordres religieux, s'inscrit dans une démarche politique. Nous ne sommes plus dans l'espérance d'un au-delà, mais dans la reconnaissance de droits et de devoirs du citoyen vivant dans ce monde. Condorcet concrétisera cette philosophie du droit au savoir, dans ses célèbres mémoires sur l'instruction publique. Ouvrage de référence puisque, un siècle plus tard, Jules Ferry s'appuiera sur cette œuvre pour promouvoir l'école publique laïque, obligatoire et gratuite.
1789 : reconnaissance de la citoyenneté
     Cette opposition entre le mouvement des lumières et l'Eglise catholique va entraîner un conflit majeur et va changer complètement la place de la religion dans la société. La constituante - parlement représentant le peuple - va dans un premier temps abolir les dîmes, privant ainsi le clergé d'une de ses principales sources de revenus. Autre décision importante : la mise à la disposition de la nation des biens du clergé, suivie de la suppression totale des ordres religieux dotés de riches propriétés, puis enfin de l'appropriation par l'Etat de tous les biens ecclésiastiques. En juillet 1790 la constitution civile du clergé est promulguée. Elle établit un contrôle politique des prêtres devenus fonctionnaires et instaure le principe de l'élection populaire pour la nomination des curés et des prêtres.
     Refusant toutes dispositions remettant en cause la doctrine de l'Eglise, le Pape Pie VI s'oppose à toutes ces décisions, et condamne publiquement la déclaration des droits de l'homme et du citoyen, et notamment " cette liberté absolue qui non seulement assure le droit de n'être point inquiété sur ses opinions religieuses, mais qui accorde encore cette licence de pensée, d'écrire et même de faire imprimer impunément en matière de religion tout ce que peut suggérer l'imagination la plus déréglée : droit monstrueux, qui paraît cependant à l'assemblée résulter de l'égalité et de la liberté naturelle à tous les hommes ".
     La déclaration des droits de l'homme, par sa portée universelle et temporelle, constitue l'un des textes majeurs de l'histoire mondiale des principes humanistes. En affirmant l'égalité civique, la liberté individuelle, d'opinion et de la presse, le droit de résistance à l'oppression, la garantie du libre exercice de la souveraineté politique, elle pose pour la première fois les principes des démocraties du monde moderne. Bien évidemment, la question de la religion n'est pas exclue des débats. Et si les membres du clergé qui représentent un quart des députés de l'assemblée, souhaitent que le catholicisme soit déclaré religion d'état, la question est finalement tranchée par l'article 10 où est affirmé " que nul ne peut être inquiété pour ses opinions, même religieuses ". Sans parler encore de séparation de l'Eglise et de l'Etat, c'est déjà la reconnaissance de la liberté de conscience.
De fortes rivalités entre le dogmatisme et la raison.
     Entre la révolution française et la loi de séparation de l'Eglise et de l'Etat, la place de la religion dans la sphère publique reste un débat politique sensible et polémique qui divise la société Française. En effet, à partir de 1814, la restauration fut l'occasion pour l'Eglise de reprendre une puissance qui, depuis 1789, avait été largement entamée. Elle entend résister à la montée des idées libérales, aux formes modernes du parlementarisme et des élections. En utilisant la concurrence des partis, elle sera la plus fidèle des forces conservatrices. Grégoire XVI reprenant les principes dogmatiques énoncés par Pie VI fustige la liberté de conscience et la liberté de la presse : " liberté la plus funeste, liberté exécrable ". Par ces positions radicales, le mouvement libéral et républicain voit dans l'Eglise son pire adversaire. Soutenant le régime de Napoléon III, le catholicisme, loin d'être simplement une religion, exerce un rôle politique et social.
     Autre sujet de dissension : l'école, qui devient un enjeu de premier plan. D'un côté, les Républicains font de l'enseignement du peuple une règle intangible pour son émancipation et pour l'unité de la Nation : Edgar Quinet professeur de littérature au collège de France " Pour que la société subsiste, en dépit des contradictions entre les diverses Eglises, il faut bien qui y ait un lieu où les jeunes générations apprennent que, malgré ces différences éclatantes de foi et de dogme, tous les membres de cette société font une même famille. Or ce lieu de méditation où doivent s'enseigner l'union, la paix, la concorde civile, au milieu des dissentiments inexorables des croyances et des Eglises, c'est l'école laïque ". De l'autre, le clergé défend son monopole sur l'enseignement.
     Après la promulgation de la loi Falloux qui, sur le plan de l'enseignement primaire, fait du curé le garant du bon esprit de l'instituteur et sur le plan de l'enseignement secondaire, contribue au développement des institutions et des collèges ecclésiastiques, l'affrontement entre les Républicains et l'Eglise atteint son paroxysme. Les clivages de chaque camp se radicalisent. Les " deux France " sont engagées l'une contre l'autre dans un combat dont l'enjeu est non seulement la nature du régime politique, mais aussi la place que l'Eglise y tiendra. Pour les Républicains, il faut en finir avec le cléricalisme. Cela ne désigne pas pour autant la religion, mais les abus de pouvoir du clergé. Léon Gambetta, le chef de file du parti républicain, l'affirme : " non, nous ne sommes pas les ennemis de la religion, d'aucune religion. Nous sommes, au contraire, les serviteurs de la liberté de conscience, respectueux de toutes les opinions religieuses et philosophiques ".
La victoire des Républicains modérés.
     Cette lutte fratricide qui engendre l'excès de part et d'autre trouvera - notamment sous le gouvernement d'Emile Combe qui observe une ligne strictement anticléricale en opposition aux forces ultra-conservatrices et antirépublicaines dont, l'Eglise catholique est le plus puissant pilier- une solution, sous la férule de Jules Ferry et celle des républicains modérés, qui ne font pas profession d'athéisme. Pour eux, l'important était de rebâtir une société divisée par les guerres de religion en lui donnant de nouvelles bases fondées sur la morale, l'esprit civique, le patriotisme. Cette loi, d'une grande modernité, qui est la conséquence d'une évolution d'un débat politique sur le concept d'une " République laïque ", permet : la liberté de conscience, la garantie de l'exercice de la religion, la responsabilité et l'engagement civique de tous les citoyens, croyants et incroyants. Autre conséquence de cette loi : la neutralité de l'école publique dont le caractère laïque interdit tous signes religieux dans son enceinte, laissant le choix aux familles qui veulent donner à leurs enfants une éducation religieuse, de les placer dans des écoles privées confessionnelles.
Défendre la laïcité

     Aujourd'hui dans un monde où les religions et Dieu sont de plus en plus au centre du débat politique, quand il ne sont pas le prétexte d'extrémistes pour justifier leurs actes les plus immondes, posons nous la question de savoir si la laïcité n'est pas menacée ? Peut-on sérieusement envisager de voir Dieu se mêler de nouveau au pouvoir politique ? Faut-il voir une nouvelle guerre entre la République laïque et les partisans de la présence religieuse dans la vie publique ? Si le danger existe, espérons, à l'exemple de nos illustres anciens qui avaient la république chevillée au corps, que les militants du droit des peuples, de la liberté, du respect à la différence et de la concorde civile, aient suffisamment de volonté et d'audace pour préserver ce concept qui rassemble les êtres plutôt qu'il ne les divise. A ce sujet, il est rassurant de constater que les représentants de l'Eglise romaine, et ceux de la communauté musulmane de France, n'hésitent pas à citer en exemple ce principe de la laïcité spécifique à notre pays.
     Enfin, osons espérer que l'image donnée par les représentants de toutes les nations - à l'exception de la Chine - et des congrégations religieuses, de cette fraternité médiatisée qu'ils ont affichée lors des obsèques du Pape Jean-Paul II, puisse se prolonger et soit relayée par le nouveau Pape Benoît XVI afin de devenir une fraternité active, symbole de notre République Démocratique et Laïque.

     Notre monde en a bien besoin.

     Gérard D'ANDRÉA

 
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