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Juin - Juillet - Août 2004 - numéro 49
N°49 - Juin -Juillet - Août 2004

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Dix ans d'Agents de Prévention et de Médiation Sociale (APMS) à la RATP

Je me souviens de ce jour de juin 1994 où j'ai vu arriver ce gaillard de Nour-Eddine ZENATI dans mon bureau. Il s'est assis et m'a dit " Monsieur d'ANDREA m'a demandé de mettre en place des " agents de prévention " sur les bus de la RATP du côté de Torcy et de Vaires-sur-Marne. Toi qui connais la RATP, pourrais-tu m'aider ? "
Nour-Eddine, je le connaissais depuis près de 4 ans. Nous avions déjà beaucoup travaillé ensemble, non seulement pour monter le championnat de Football inter cités mais aussi pour tenter de pacifier le secteur si difficile des " Bosquets " de Montfermeil, où il était fréquent que les vitres et les pare-brise des bus de la RATP volent en éclats sous les jets de pierres des jeunes du coin.
Je connaissais les qualités sportives de Nour-Eddine (3 fois champion du monde de Kung-Fu) et son côté battant qui caractérise les athlètes de haut niveau, mais j'ai également découvert un véritable militant de la cause des jeunes et de la citoyenneté. C'est donc avec un grand plaisir que j'ai accepté sa proposition.
Et c'est ainsi que le 2 juillet de cette même année sont nés les premiers " Grands Frères de la RATP ".

Pourquoi des " Grands Frères " à la RATP ?

Mai 1994 : la température extérieure n'arrête pas de grimper. Les longs week-end de mai procurent aux franciliens des moments agréables en famille sur la base de loisirs de Torcy en Seine-et-Marne. Malheureusement, la rage de certains jeunes à vouloir se mesurer à d'autres génère des bagarres qui se répètent entre bandes des cités environnantes (Chelles, Torcy, Vaires, Gagny, Montfermeil, Clichy-sous-Bois…) et qui éclatent dans les bus des lignes 211 et 421 desservant la base.
Que faire pour endiguer cette violence qui entrave le fonctionnement normal de la base de loisirs, et des transports qui y acheminent les clients ?
La Police Nationale n'arrive pas à fournir les effectifs suffisants pour assurer la tranquillité dans chaque bus, la RATP ne peut, sans risque de provocation, mettre dans les bus un nombre d'agents de sécurité suffisant pour rétablir elle-même le calme, sans compter le coût d'une telle mesure.
Arrêter de desservir la base de loisirs ? C'est accepter d'abandonner sa mission de " service public ", idée inconcevable pour une grande entreprise publique telle que la RATP !
Courant juin 1994, Jean-Paul BAILLY, alors PDG de la RATP, demande à Gérard d'ANDREA, son Conseiller Technique, de trouver une solution inédite. Celui-ci se souvient de la manière dont le Comité de Prévention et de Sécurité de la RATP et son instrument l'APMCJ ont, fin 1990, stoppé le conflit opposant deux bandes rivales de Montfermeil et d'Argenteuil sur la dalle de la Défense (déjà !) et qui, lui aussi, perturbait l'exploitation des Bus et du RER. Il souhaite renouveler l'expérience qui relève d'un constat simple : " Quand l'éducation des parents fait défaut, ce sont les aînés qui reprennent le flambeau ! " Gérard d'ANDREA s'appuie alors sur " les Grands Frères " des deux cités pour toucher les plus jeunes, auteurs des troubles.
C'est ainsi que dans une période où le chômage sévit parmi la population de ces quartiers, l'envie de faire " d'une pierre, deux coups " lui traverse l'esprit. Employer des jeunes adultes, sans qualification, issus de ces cités mais réputés pour leur intégrité et leur engagement associatif, afin qu'ils expliquent à leurs cadets le bon usage des règles de vie et notamment celles de la RATP, tout en leur offrant la possibilité d'exercer leurs talents dans le cadre d'un emploi salarié : un dispositif " Gagnant / Gagnant ", donc une bonne solution pour tous !

Les 9 premiers Agents de Prévention et de Médiation Sociale sont donc montés dans les bus de la RATP, le 2 juillet 1994. Ainsi se professionnalise ce que M.Gérard d’ANDREA avait mis en place au début des années 1990 avec des jeunes bénévoles de la cité des Bosquets à Montfermeil.

Très rapidement les premiers résultats concrets se font connaître. L'usage normal des transports retrouve son cours : les montées s'effectuent par la porte avant, les cartes Orange sont présentées au machiniste, les postes de radio se taisent….
La seule arme utilisée par nos agents est le dialogue et c'est grâce à leur énergie et à leur volonté de montrer une autre image des jeunes de " cités " que les mauvais comportements reculent. Leur succès dans les transports conduit d'ailleurs les responsables de l'UCPA à les faire intervenir directement sur la base.
Petit à petit et non sans mal car il est toujours difficile de lutter contre les a priori, nos agents ont su gagner la confiance des agents de la RATP et de l'ensemble de nos partenaires. C'est ainsi qu'au fil du temps, le dispositif s'est étendu à d'autres centres Bus pour atteindre dès 1995 le nombre de 63 agents pour le seul réseau Bus de la RATP.
Cette même année, une expérience est mise en place dans le Métro, sur la ligne 7 Christian GUILBERT, le Directeur du moment avait souhaité que nos agents exercent leurs talents sur les deux stations les plus difficiles de la ligne (Fort d'Aubervilliers et Pantin-4 Chemins). Là encore le succès couronne l'entreprise puisque la fraude baisse sensiblement (chiffres fournis par la ligne 7), tout comme le sentiment d'insécurité. Même si à l'issue des 3 mois, l'expérience n'est malheureusement pas poursuivie, la ligne 12 reprend l'idée à son compte en 1996 et demande à l'APMCJ de remettre en bon ordre de fonctionnement le Nord de sa ligne compris entre Abbesses et Porte de la Chapelle. C'est ainsi que pendant 7 ans (de 1996 à 1997 puis de 1999 à 2003), 10 agents ont, du matin au soir, par leur présence et leur action, réussi à faire comprendre à bon nombre de voyageurs, l'utilisation normale et rationnelle des transports en commun.

Les raisons du succès !

La complicité entre Nour-Eddine, " le jeune de cité " et moi avec ma culture RATP (10 ans d'exploitation Bus, ça marque !) a permis de bien identifier les attentes des uns et des autres. De ce fait les missions des agents ont été précisées pour une plus grande pertinence.
Qu'attendent les machinistes de la RATP ? Comment le dire aux jeunes sans paraître provocateur et surtout en restant crédible à leurs yeux ? La réponse apportée à cette double question a visiblement touché juste.
L'expérience de nos APMS a permis, au fur et à mesure, de corriger les erreurs du début et de nous adapter à l'évolution de la société comme à celle de l'entreprise RATP.

Notre partenaire RATP, par le biais de son réseau des Responsables Prévention Sécurité a montré sa volonté de faciliter notre intégration au sein des centres Bus et nous a aidé à adapter au mieux les missions au quotidien.
Le recrutement dans le milieu associatif des cités, est basé essentiellement sur la capacité du candidat à s'exprimer, et est lié à sa motivation à faire " bouger " les choses pour lui comme pour les autres. Ce sont des atouts essentiels pour la bonne intégration du futur agent dans notre dispositif. Et comme nous aimons à le rappeler : " Etre Grand-frère c'est d'abord un état d'esprit qui nous tient 24 h sur 24 et 7 jours sur 7 ! "
La qualité et la proximité de notre encadrement de terrain garantissent une relation étroite avec le partenaire RATP pour corriger et adapter le dispositif au plus près des besoins. Les encadrants favorisent l'arrivée des nouveaux agents et les forment. Les APMS les identifient et les reconnaissent, ce qui facilite l'organisation au sein de l'APMCJ. L'encadrant, qui à ses débuts s'est frotté aux joies du terrain, est devenu le pivot essentiel de ce dispositif et est également la " courroie de transmission " entre et les agents et l'APMCJ.
La formation dispensée par l'Ecole des Citoyens de l'APMCJ intervient après un minimum de 3 mois d'expérience " terrain " et permet de mieux adhérer à la réalité de tous les jours. Elle fournit de véritables outils pour leur travail quotidien.
Mais, ce qui nous démarque le plus de tout ce qui peut s'apparenter à notre dispositif, c'est l'aide à l'insertion car, comme se plait à le rappeler M. d'ANDREA, " les Grands-Frères ne seront pas Grands-Pères à l'APMCJ ".
Nous avons depuis le début fait le choix de n'embaucher que des jeunes sans diplôme ni qualification puisque 90% d'entre eux ont le niveau 6 sur l'échelle de la Jeunesse et des Sports, soit un niveau scolaire de fin de 3ème.
Ces jeunes, en arrivant à l'APMCJ, ont conscience de devoir la quitter un jour. Ils se donnent à fond dans leur travail et s'impliquent avec force et volonté dans le processus de sortie.
Ceux qui ont au moins 9 mois d'ancienneté, peuvent, en effet, s'engager dans une démarche de sortie du dispositif en demandant à passer un bilan de compétences et d'intérêts professionnels, dispensé par l'APMCJ. Celui-ci va déterminer en fonction de leurs souhaits, de leurs aptitudes et de leur personnalité, les manques à combler entre le métier envisagé et leurs capacités. Pour cela, des cours à charge de l'APMCJ, lui sont dispensés sur son temps personnel.
En outre, l'APMCJ a mis en place une cellule " d'out-placement " pour aider les agents à trouver un autre emploi en CDI. C'est cette perspective qui incite le jeune à donner le meilleur de lui-même car nous connaissons trop bien la difficulté à assumer la fonction d'agent de médiation au quotidien et dans la durée, sans une formation préalable longue et solide de type " éducateur spécialisé. "
Au cours de ces 10 ans, 615 jeunes sont passés par le statut d'APMS à l'APMCJ.
Quant à ceux qui nous ont quittés, environ 60% ont trouvé un emploi à durée indéterminée dans une autre entreprise, dont 66 qui ont rejoint les rangs de la RATP, soit 10%.

Si aujourd'hui l'APMCJ peut légitimement être fière de la reconnaissance de la qualité de ses agents par la RATP, elle le doit sans nul doute à l'intuition et à la générosité de son Président Gérard d'ANDREA ainsi qu'à la conviction et à l'énergie d'un garçon peu ordinaire, Nour-Eddine ZENATI.
Leur engagement militant a conduit tous ceux qui ont fait partie de l'aventure à déployer tout leur talent au service d'une cause commune : rétablir la citoyenneté, là où elle est le plus utile, tout en démontrant que " les banlieues " ne sont pas des zones de non droit comme on voudrait trop souvent et trop vite le faire croire.
Je ne voudrais pas oublier de saluer la détermination, l'engagement militant, la fidélité et le professionnalisme des 3 autres piliers de cette aventure : Mondher BEY, Mohamed MAAREF et Poitsaille GUEMPIAUT. Ils ont été à nos côtés dès la première heure et continuent toujours avec le même entrain à animer les APMS, pour que l'histoire s'écrive encore longtemps avec le même bonheur.
10 ans ce n'est pas encore la majorité, mais c'est assurément la preuve du savoir-faire et du sérieux qui caractérise nos APMS.

Joyeux anniversaire à nos agents et à tous ceux qui ont contribué et contribuent encore de près comme de loin à la vie de cette belle aventure.

Et si vous m'autorisez une petite parenthèse à la laïcité, je dirais simplement " Inchallah ! "

Doron BENGHOZI
Responsable " Emploi - Insertion