<%@LANGUAGE="JAVASCRIPT" CODEPAGE="1252"%> Pierre TALLEUX, Instituteur

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Septembre - Octobre - Novembre 2003 - n°46

Édito
Pierre TALLEUX Instituteur
Dossier
L'école de la République
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Pierre TALLEUX
Instituteur

Cela aurait pu être le titre d’un roman écrit par un auteur talentueux à la gloire des hussards de la République, ces instituteurs érudits chargés d’instituer la République. « L’instituteur, du latin instituter, est celui qui établit et qui instruit l’humanité dans l’Homme* » . En fait, c’est tout ce qui figure sur le faire-part de décès de mon instituteur, mon maître, Pierre TALLEUX. Il n’a pas voulu de Monsieur, ni d’autres titres. Celui qui ne l’a pas connu retiendra seulement qu’il était instituteur. Pourtant, Monsieur TALLEUX aurait pu indiquer qu’il avait été Président du Conseil Economique et Social de la Région Nord-Pas-de-Calais, Secrétaire du SNI, fondateur de la Vie Active (institut réservé aux enfants handicapés), et avait occupé bien d’autres fonctions que d’aucuns, à juste titre, auraient mis en avant. Non, rien de cela. Républicain dans l’âme, il aurait certainement préféré à Monsieur, un « Citoyen », plus conforme à sa pensée. Mais modeste, refusant les honneurs, il a choisi, et cela n’étonne en rien ceux qui le connaissent, la discrétion des humbles qui rend si fort.

L'instituteur

Instituteur, ce fut sa passion. Je l’ai connu enseignant en classe de 3ème, deux ans avant le certificat d’études, dans les années 50, à l’école Bucaille située dans les quartiers populaires de Boulogne-sur-Mer, ma ville natale. Il habitait, avec nous, dans ces quartiers. Une rue séparait son « baraquement » de mon « coron ». C’est dire que je l’ai bien connu et aimé. Rigoureux, menant sa classe de 50 élèves avec efficacité, recueillant parfois volontairement les plus difficiles, ceux qui n’avaient pas eu une scolarité suivie pendant la guerre ou bien encore ceux qui étaient en situation d’échec scolaire. C’était, à cette époque là, il faut le préciser, une classe à effectif normal. Educateur, je le revois, vêtu de sa grande blouse grise, nous enseigner avec talent et enthousiasme le programme scolaire et nous faire découvrir et aimer chaque jour les vertus de la République. Juste, il savait nous récompenser et nous punir. Pas de chouchou, les quelques fils (à cette époque les classes n’étaient pas mixtes) de fonctionnaires, de petits commerçants ou d’artisans, l’aristocratie en quelque sorte de nos quartiers, n’étaient pas plus avantagés que les autres.

L'éducateur

Il menait de main de maître ces enfants turbulents. Rarement en colère, il nous punissait à bon escient. Les retenues après l’école, les punitions à la récréation, les seize temps de l’indicatif, la reproduction de la carte de France, … et parfois les paires de claques, spontanées. J’en ai eu quelques unes, bien méritées.
Il nous aimait aussi, toujours prêt à prendre notre défense. Gare à ceux qui châtiaient injustement ses élèves !
Il avait pris la dimension de chacun d’entre-nous pour mieux nous éduquer, je ne sais toujours pas comment il faisait pour réussir cette performance. Pauvre, je n’avais pas grand chose, alors, selon mon travail, il me prêtait sa bicyclette. J’allais chercher son lait à la ferme, qui était à quelques coups de pédales, mais revenais une heure après. J’accompagnais parfois à l’école ses enfants, Jean Pierre et Françoise, mes cadets.

Le pédagogue

Maraudeurs, nous, enfants du quartier, nous l’étions. Cultivant un jardin ouvrier, notre instituteur fut aussi parfois victime de nos actions. « Nous apprécions beaucoup, Monsieur TALLEUX, vos carottes et vos fraises ». Nous prenions soin, dans toutes nos randonnées, de ne rien abîmer, car une carotte prise, de l’oseille, un fruit cueilli à un arbre n’était pas grave, mais gare à celui qui abîmait le bien ou le travail d’autrui ! Nous avions bien retenu, pour la plus grande partie, ces leçons de morale sur le respect du travail, prenant seulement parfois quelques libertés avec celui de la propriété.

Et que dire lorsqu’il arrêtait sa bicyclette à ma porte pour discuter avec ma maman ? Sinon que, comme tous les enfants, je m’interrogeais sur ce que j’avais encore bien pu faire comme bêtise. Mais il était heureusement discret sur nos incartades, préférant suggérer à nos parents telles ou telles dispositions. Pédagogue, il l’était jusqu’au bout, avant, pendant et après l’école.

L'homme

En dehors de son état d’instituteur, il était marié à une femme gentille et très jolie, Marcelle. Je ne pourrais pas parler de lui sans l’évoquer. Ils ne formaient qu’un. Dans nos quartiers, tout le monde admirait ce couple. Je pense qu’elle fut son unique amour, comme lui, le sien. Lorsque, dans les dernières années de sa vie, elle tomba gravement malade, il se consacra à elle avec beaucoup d’attention et de tendresse. Tous ses amis ont pu en témoigner, abandonnant même tous ses postes honorifiques pour mieux s’occuper d’elle. Elle est décédée deux mois, jour pour jour, avant lui. Le jour de la mort de leur mère, il avait dit à ses enfants : « j’ai deux mois pour tout remettre en place ». L’incident cérébral qui l’ a frappé n’a pu être résorbé. Il devait là aussi savoir…

Engagé au sein de la SFIO, puis du PS, il aurait pu être maire, député, ministre. Les nombreux hommes politiques présents l’ont rappelé dans leurs oraisons funèbres. Mais il ne l’a jamais voulu, demeurant avant tout, à part entière, un militant de la République. Tous ceux qui le connaissent savent pourquoi, moi en particulier. Droit, intègre dans toutes ses démarches, il n’a jamais accepté les compromissions. Difficile alors de faire une carrière politique. Il ne l’a jamais regretté, préférant s’engager pour ses semblables et les plus démunis dans l’action syndicale et sociale où il était passé « Maître » ! Agnostique, son engagement laïque l’a conduit à la tolérance et au respect, indiquant à ses élèves qu’avant d’être pour ou contre, il fallait tout d’abord connaître.

Plus tard, il eut l’occasion de me témoigner comme il l’avait fait avec d’autres, son amour quasi filial, pour l’élève que je fus.

Cette affection, je l’ai retrouvée lors d’une réunion syndicale houleuse où il m’avait convié en ma qualité de représentant des Renseignements Généraux. Honnête, il avait indiqué avant que ne commencent les débats, devant une salle comble, qu’un représentant des RG était dans la salle. Surprise courroucée des enseignants, cris de protestation, envie de secouer ce représentant de l’Etat-Patron. Nous étions en 1974, mai 68 n’était pas loin. Indigné, il prit la parole pour dire : « Il ne manquerait plus que cela… je voudrais bien voir que quelqu’un touche à l’un de mes anciens élèves. Nous n’avons rien à cacher. Bien au contraire, il faut que les pouvoirs publics sachent notre détermination et Gérard rendra compte fidèlement de notre point de vue. Je le connais, je lui fais entièrement confiance ». Fermez le ban. Pendant ce temps, pour faire bonne contenance, comme tous les autres présents, je cherchais du regard l’intrus…

Son ton, son leadership ramenèrent le calme. La réunion put commencer. Il faut dire qu’après les grèves de mai 68, il avait œuvré pour que les jours de grève ne soient pas défalqués des traitements. Cela lui avait permis, entre autres, de demander de verser un jour de salaire pour la création de la Vie Active, institut pour handicapés… Homme de cœur, Monsieur TALLEUX était un digne représentant de l’école publique et républicaine.

Plus tard, lorsque nous nous sommes de nouveau rencontrés, il était heureux de mon combat contre l’exclusion, la délinquance juvénile et mon engagement sans réserves pour faire partager au plus grand nombre notre passion pour que « Vive la République ».

A sa demande, je suis venu faire une conférence sur ces sujets au Conseil Economique et Social de Lille. Je me souviens de sa joie, de sa fierté lorsqu’il m’a présenté comme son ancien élève, habitant les quartiers populaires de Boulogne-sur-Mer. Un pur produit de l’école laïque et républicaine. J’en fus touché. Je compris davantage, qu’après ma mère, je lui devais beaucoup ainsi qu’à ses semblables. Sans lui, sans eux, je n’aurais jamais été le militant de la République que je suis devenu.
Je ne pus jamais le tutoyer, pourtant, il me l’avait demandé : « Tu es un homme maintenant… tu peux me tutoyer ». En me tenant ces propos, c’était encore son amour filial pour l’élève qui parlait. Je n’y suis jamais arrivé… Respect – admiration – tendresse. Il l’avait compris.

Je viens de relire son dernier courrier. « Monsieur TALLEUX, je ne vous lirai plus, je ne vous écrirai plus. Je n’aurai plus, hélas, l’occasion de vous souhaiter une bonne et heureuse année ... Mais laissez-moi vous dire, une dernière fois, que je vous dois, au-delà des connaissances scolaires que vous m’avez transmises avec talent et efficacité, tout mon engagement républicain. Vous avez su me communiquer votre sens de l’honneur, votre compassion pour les plus démunis, votre implication pour l’intérêt général, pour la chose publique, et l’idée que la meilleure façon de vivre ensemble demeure notre République, à condition d’appliquer avec force et de vivre, au quotidien, sa morale et ses valeurs ».

Il demeurera, pour tous ceux qui l’ont connu, un exemple à suivre. En lui rendant humblement hommage, je le rends aussi à tous les enseignants républicains, passés, présents et à venir qui ont œuvré, œuvrent et œuvreront chaque jour avec acharnement pour élever au plus haut niveau notre jeunesse, notre avenir.

Que cet hommage, soit aussi un encouragement pour ceux qui, comme lui, dans la difficulté de leurs tâches, trouvent les forces nécessaires pour instaurer l’humanité dans le genre humain et contribuent, de ce fait, à faire connaître, aimer et défendre la morale et les valeurs républicaines, rendant ainsi toujours vivant l’adage de Ferdinand BUISSON : « Le Premier devoir d’une République (et donc de l’école laïque et publique) est de faire des Républicains ».
Pierre TALLEUX, instituteur, a accompli le sien.

 

Merci, mon cher Maître.

Votre élève, Gérad D'ANDRÉA