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Septembre - Octobre - Novembre 2003 - n°46 | |||
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L'instituteur |
Instituteur,
ce fut sa passion. Je l’ai connu enseignant en classe de 3ème,
deux ans avant le certificat d’études, dans les années
50, à l’école Bucaille située dans les quartiers
populaires de Boulogne-sur-Mer, ma ville natale. Il habitait, avec nous,
dans ces quartiers. Une rue séparait son « baraquement »
de mon « coron ». C’est dire que je l’ai
bien connu et aimé. Rigoureux, menant sa classe de 50 élèves
avec efficacité, recueillant parfois volontairement les plus difficiles,
ceux qui n’avaient pas eu une scolarité suivie pendant la
guerre ou bien encore ceux qui étaient en situation d’échec
scolaire. C’était, à cette époque là,
il faut le préciser, une classe à effectif normal. Educateur,
je le revois, vêtu de sa grande blouse grise, nous enseigner avec
talent et enthousiasme le programme scolaire et nous faire découvrir
et aimer chaque jour les vertus de la République. Juste, il savait
nous récompenser et nous punir. Pas de chouchou, les quelques fils
(à cette époque les classes n’étaient pas mixtes)
de fonctionnaires, de petits commerçants ou d’artisans, l’aristocratie
en quelque sorte de nos quartiers, n’étaient pas plus avantagés
que les autres.
L'éducateur |
Il
menait de main de maître ces enfants turbulents. Rarement en colère,
il nous punissait à bon escient. Les retenues après l’école,
les punitions à la récréation, les seize temps de
l’indicatif, la reproduction de la carte de France, … et parfois
les paires de claques, spontanées. J’en ai eu quelques unes,
bien méritées.
Il nous aimait aussi, toujours prêt à prendre notre défense.
Gare à ceux qui châtiaient injustement ses élèves !
Il avait pris la dimension de chacun d’entre-nous pour mieux nous
éduquer, je ne sais toujours pas comment il faisait pour réussir
cette performance. Pauvre, je n’avais pas grand chose, alors, selon
mon travail, il me prêtait sa bicyclette. J’allais chercher
son lait à la ferme, qui était à quelques coups de
pédales, mais revenais une heure après. J’accompagnais
parfois à l’école ses enfants, Jean Pierre et Françoise,
mes cadets.
Le
pédagogue |
Maraudeurs,
nous, enfants du quartier, nous l’étions. Cultivant un jardin
ouvrier, notre instituteur fut aussi parfois victime de nos actions. « Nous
apprécions beaucoup, Monsieur TALLEUX, vos carottes et vos fraises ».
Nous prenions soin, dans toutes nos randonnées, de ne rien abîmer,
car une carotte prise, de l’oseille, un fruit cueilli à un
arbre n’était pas grave, mais gare à celui qui abîmait
le bien ou le travail d’autrui ! Nous avions bien retenu, pour
la plus grande partie, ces leçons de morale sur le respect du travail,
prenant seulement parfois quelques libertés avec celui de la propriété.
Et que dire lorsqu’il arrêtait sa bicyclette à ma porte pour discuter avec ma maman ? Sinon que, comme tous les enfants, je m’interrogeais sur ce que j’avais encore bien pu faire comme bêtise. Mais il était heureusement discret sur nos incartades, préférant suggérer à nos parents telles ou telles dispositions. Pédagogue, il l’était jusqu’au bout, avant, pendant et après l’école.
L'homme |
En
dehors de son état d’instituteur, il était marié
à une femme gentille et très jolie, Marcelle. Je ne pourrais
pas parler de lui sans l’évoquer. Ils ne formaient qu’un.
Dans nos quartiers, tout le monde admirait ce couple. Je pense qu’elle
fut son unique amour, comme lui, le sien. Lorsque, dans les dernières
années de sa vie, elle tomba gravement malade, il se consacra à
elle avec beaucoup d’attention et de tendresse. Tous ses amis ont
pu en témoigner, abandonnant même tous ses postes honorifiques
pour mieux s’occuper d’elle. Elle est décédée
deux mois, jour pour jour, avant lui. Le jour de la mort de leur mère, il
avait dit à ses enfants : « j’ai deux mois
pour tout remettre en place ». L’incident cérébral
qui l’ a frappé n’a pu être résorbé.
Il devait là aussi savoir…
Engagé
au sein de la SFIO, puis du PS, il aurait pu être maire, député,
ministre. Les nombreux hommes politiques présents l’ont rappelé
dans leurs oraisons funèbres. Mais il ne l’a jamais voulu,
demeurant avant tout, à part entière, un militant de la
République. Tous ceux qui le connaissent savent pourquoi, moi en
particulier. Droit, intègre dans toutes ses démarches, il
n’a jamais accepté les compromissions. Difficile alors de
faire une carrière politique. Il ne l’a jamais regretté,
préférant s’engager pour ses semblables et les plus
démunis dans l’action syndicale et sociale où il était
passé « Maître » ! Agnostique,
son engagement laïque l’a conduit à la tolérance
et au respect, indiquant à ses élèves qu’avant
d’être pour ou contre, il fallait tout d’abord connaître.
Plus tard, il
eut l’occasion de me témoigner comme il l’avait fait
avec d’autres, son amour quasi filial, pour l’élève
que je fus.
Cette affection,
je l’ai retrouvée lors d’une réunion syndicale
houleuse où il m’avait convié en ma qualité
de représentant des Renseignements Généraux. Honnête,
il avait indiqué avant que ne commencent les débats, devant
une salle comble, qu’un représentant des RG était
dans la salle. Surprise courroucée des enseignants, cris de protestation,
envie de secouer ce représentant de l’Etat-Patron. Nous étions
en 1974, mai 68 n’était pas loin. Indigné, il prit
la parole pour dire : « Il ne manquerait plus que cela…
je voudrais bien voir que quelqu’un touche à l’un de
mes anciens élèves. Nous n’avons rien à cacher.
Bien au contraire, il faut que les pouvoirs publics sachent notre détermination
et Gérard rendra compte fidèlement de notre point de vue.
Je le connais, je lui fais entièrement confiance ».
Fermez le ban. Pendant ce temps, pour faire bonne contenance, comme tous
les autres présents, je cherchais du regard l’intrus…
Son ton, son leadership ramenèrent le calme. La réunion put commencer. Il faut dire qu’après les grèves de mai 68, il avait œuvré pour que les jours de grève ne soient pas défalqués des traitements. Cela lui avait permis, entre autres, de demander de verser un jour de salaire pour la création de la Vie Active, institut pour handicapés… Homme de cœur, Monsieur TALLEUX était un digne représentant de l’école publique et républicaine.
Plus tard, lorsque
nous nous sommes de nouveau rencontrés, il était heureux
de mon combat contre l’exclusion, la délinquance juvénile
et mon engagement sans réserves pour faire partager au plus grand
nombre notre passion pour que « Vive la République ».
A sa demande,
je suis venu faire une conférence sur ces sujets au Conseil Economique
et Social de Lille. Je me souviens de sa joie, de sa fierté lorsqu’il
m’a présenté comme son ancien élève,
habitant les quartiers populaires de Boulogne-sur-Mer. Un pur produit
de l’école laïque et républicaine. J’en
fus touché. Je compris davantage, qu’après ma mère,
je lui devais beaucoup ainsi qu’à ses semblables. Sans lui,
sans eux, je n’aurais jamais été le militant de la
République que je suis devenu.
Je ne pus jamais le tutoyer, pourtant, il me l’avait demandé :
« Tu es un homme maintenant… tu peux me tutoyer ».
En me tenant ces propos, c’était encore son amour filial
pour l’élève qui parlait. Je n’y suis jamais
arrivé… Respect – admiration – tendresse. Il
l’avait compris.
Je viens de relire
son dernier courrier. « Monsieur TALLEUX, je ne vous lirai plus,
je ne vous écrirai plus. Je n’aurai plus, hélas, l’occasion
de vous souhaiter une bonne et heureuse année ... Mais laissez-moi
vous dire, une dernière fois, que je vous dois, au-delà
des connaissances scolaires que vous m’avez transmises avec talent
et efficacité, tout mon engagement républicain. Vous avez
su me communiquer votre sens de l’honneur, votre compassion pour
les plus démunis, votre implication pour l’intérêt
général, pour la chose publique, et l’idée
que la meilleure façon de vivre ensemble demeure notre République,
à condition d’appliquer avec force et de vivre, au quotidien,
sa morale et ses valeurs ».
Il demeurera,
pour tous ceux qui l’ont connu, un exemple à suivre. En lui
rendant humblement hommage, je le rends aussi à tous les enseignants
républicains, passés, présents et à venir
qui ont œuvré, œuvrent et œuvreront chaque jour
avec acharnement pour élever au plus haut niveau notre jeunesse,
notre avenir.
Merci,
mon cher Maître.
Votre élève, Gérad D'ANDRÉA