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Juin - Juillet - Août 2003 - n° 45

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

LA PRISE DE LA BASTILLE
Symbole de la chute de la monarchie et émergence de l'union nationale

Le quatorze juillet, jour anniversaire de la prise de la Bastille, aujourd'hui consacrée fête nationale, commémore l'avènement de la " Nation Française " et symbolise à jamais la victoire du peuple sur le despotisme monarchiste. Pourtant ce soulèvement populaire, première apparition du peuple de Paris n'est qu'une péripétie de l'histoire de la révolution de 1789. Pour comprendre la nature de cet événement qui va éclairer le monde pour le combat des libertés, il est nécessaire de le resituer dans son contexte politique, social, économique.

Un royaume de France prospère

Economiquement, en 1789, la France n’était pas malheureuse, même si les finances de l’état n’étaient pas brillantes. Ce n’est pas dans un pays épuisé qu’éclata la Révolution. En effet, la France était la monarchie la plus puissante de l’Europe, elle comptait vingt-six millions d’habitants, soit 16 % de la population totale du continent, en un temps où la Grande Bretagne en comptait à peine 12 millions. Elle venait de gagner la guerre d’indépendance de l’Amérique et son prestige n’avait jamais été plus grand. Et puis dans toute l’Europe s’exerçait aussi l’influence des écrivains, des philosophes des lumières et des artistes Français. Donc à l’extérieur pas d’échec.

Combattre l'absolutisme,
en réformant les institutions monarchique

Par contre à l’intérieur, la monarchie en droit demeurait absolue, refusant toutes modifications institutionnelles de nature à accorder des droits politiques au peuple représenté par le Tiers Etat et surtout d’abolir les privilèges de la noblesse et du clergé, exemptés notamment de l’impôt. Pourtant le peuple dans sa globalité n’était pas contre la monarchie, et quand il criait « vive le Roi » il acclamait le Roi protecteur et non le roi exploiteur. En réalité, on attendait de lui la fin de l’absolutisme royal, l’octroi d’une constitution, une refonte de la fiscalité, des garanties concernant les libertés individuelles et collectives et la liberté de la presse. Enfin et surtout l’abolition de la féodalité au nom du principe de l’égalité civile, permettant d’avantage de justice sociale. En réalité, pour reprendre le propos d’Albert Mathiez : « la révolution Française s’est faite d’abord dans les esprits avant de passer dans les choses ».

L’ensemble de ces réformes aurait pu trouver des solutions, mais le pays souffrait trop d’une crise morale et d’une crise d’autorité. La bourgeoisie, qui fut à l’origine des revendications, trop écartée des fonctions publiques, espère avec la convocation des états généraux une ère nouvelle de justice et de liberté. Le royaume de France entre alors dans une aventure généreuse, sans soupçonner que l’excellent va se mêler au pire. L’enthousiasme, les intentions les plus nobles soulèveront les masses, mais parfois aussi une férocité bestiale. Il est vrai que l’on peut admirer les idées généreuses et la grandeur des principes, et déplorer les atrocités commises. Et comme l’a dit Chateaubriand, « la liberté ne doit pas être accusée des forfaits qu’on commet en son nom ». La Révolution n’est donc pas faite d’un bloc, au contraire, elle est d’une extrême complexité.

L'espoir du peuple dans les États Généraux

Comment a t-elle commencé ? La monarchie, financièrement aux abois, convoque en mai 1789 les Etats Généraux. N’ayant pas été convoqué par un monarque depuis 1614, sous le règne de Marie de Médicis, le peuple met dans cet évènement un immense espoir, celui de voir changer leurs conditions de vie. Les notables du royaume disent oui aux Etats Généraux, à condition de ne pas changer les procédures, afin de préserver leurs privilèges. Pour cela, ils s’opposeront à un doublement des députés du Tiers-Etat. Finalement, Necker, nouveau Ministre de Louis XVI, sous la pression du Roi, sans lui donner totale satisfaction, puisqu’il refuse le vote par tête, va accorder le doublement des représentants du Tiers-Etat. Ne pouvant se mettre d’accord sur la finalité des travaux, les trois ordres (Noblesse, Clergé, Tiers-Etat) vont délibérer séparément. L’enjeu de ces débats est important puisqu’il porte sur les principes sur lesquels sera fondée leur vie sociale commune. D’un côté, les partisans de la tradition historique, les champions de droit divin, des ordres et des corporations. De l’autre, les avocats de l’égalité et de la justice qui ont foi dans l’intelligence des hommes. C’est dans ce contexte que les Français font l’apprentissage de la démocratie. La monarchie absolue, alors, n’a plus en face d’elle la fronde aristocratique, elle doit devoir faire face à des négociants, des avocats, des curés de village qui s’affirment comme les mandataires de la nation.

Les atermoiements du Roi, d’une majorité de la noblesse et du clergé, vont précipiter les évènements. Le 17 juin, le Tiers, rejoint par plusieurs représentants du Clergé vote la constitution de l’Assemblée Nationale. En réaction, le Roi avise les députés qu’il tiendra une séance royale le 22 juin et enjoint l’arrêt des séances en cours. Lorsque les députés se présentent devant la porte de la salle des menus plaisirs, ils la trouvent fermée et gardée par des soldats. L’assemblée se transporte alors dans la salle du jeu de paume, où tous les membres, à l’exception d’un seul, prêtent le fameux serment qui scelle leur engagement irrémédiable d’obtenir une nouvelle constitution : « nous jurons de ne jamais nous séparer de l’Assemblée Nationale, et de nous réunir partout où les circonstances l’exigeront, jusqu’à ce que la constitution du royaume soit établie et affermie sur des fondements solides ».

Le peuple de Paris se révolte

A Paris, l’inquiétude populaire est grande lorsque se répandent des nouvelles alarmistes émanant de Versailles. Il se dit, notamment, que le renvoi de Necker, la dissolution des Etats généraux et le renvoi des députés dans leur province sont décidés. Des inquiétudes fondées car le Roi, au cours d’une séance royale qui réunit les trois ordres, déclare nulles les délibérations prises par les députés le 17 juin. Par ailleurs, la nomination du Maréchal de Broglie au poste de Commandant général de l’armée, essentiellement composée de troupes étrangères, à la réputation de dureté, conforte le peuple de Paris à s’engager dans l’action et à exprimer son mécontentement.

Nous sommes le 12 juillet, au Palais Royal, l’excitation est à son comble. La foule va fermer les spectacles en signe de deuil. Des affrontements se produisent place Louis XVI, entre les dragons et un cortège qui porte le buste de Necker. A vingt heures, le régiment royal allemand envahit les Tuileries. En réponse à ce coup de force, des orateurs appellent le peuple aux armes, annonçant que la cour médite une « Saint Barthélemy » des patriotes. Pendant la nuit, les magasins d’armuriers sont pillés, les barrières d’octroi sont attaquées et plusieurs sont incendiées. Le lendemain, Paris se sentant pris par une armée à ses portes, les électeurs réunis à l’Hôtel de Ville organisent une milice bourgeoise de 48 000 hommes, dont le signe de reconnaissance est une cocarde bleue et rouge. Le 14 juillet, la fronde est à son apogée, les parisiens se portent aux invalides et y enlèvent 20 000 fusils et plusieurs canons. Après ce coup de force, les ouvriers du faubourg, où se joignent nombre de brigands, la milice bourgeoise et les gardes patriotiques se dirigent vers la prison de la Bastille pour en prendre possession. Le gouverneur Marquis de Launay refusant de céder, fait tirer sur la foule, ce qui n’empêche pas la prise de la Bastille, symbole de l’absolutisme royal. Pour la petite histoire, seulement sept personnes se trouvaient à l’intérieur de la geôle : un Comte, deux malades mentaux et quatre faussaires...

A partir de cette date, quarante jours après la réunion des Etats Généraux, la Révolution Française prend alors un tour irréversible. Le Duc de la Rochefoucault ne s’est pas trompé sur la nature de ces événements. En effet, quand il avise le Roi de la prise de la Bastille par le peuple de Paris, celui-ci demande, « une prise ? » « non sire, c’est une Révolution ».

La consécration des droits de l'homme

Les conséquences de cette journée insurrectionnelle sont immenses. La noblesse propose d’elle même l’abolition de ses privilèges, et l’assemblée rédige la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen qui, par sa portée universelle et intemporelle, constitue l’un des textes majeurs de l’histoire mondiale des principes humanistes. Depuis, les constitutions françaises de 1946 et de 1958 l’ont intégrée au droit positif français. Louis XVI va oser une dernière tentative pour préserver les pouvoirs de la Monarchie. Il élude la ratification des décrets et rappelle des troupes à Versailles. Les Révolutionnaires pressentant le danger, au cours des journées d’octobre, ramènent de force la famille royale à Paris. Le 14 juillet 1790, les Parisiens choisiront de commémorer le premier anniversaire de la prise de la Bastille par une fête consensuelle sur le champs de mars. 260 000 Parisiens et des délégués de tous les départements y participent avec enthousiasme. Le Roi et la Reine y assisteront aux côtés de La Fayette. Cette fête de la Fédération consacre donc le triomphe de la Révolution pacifique et la promesse d’une monarchie constitutionnelle, respectueuse des droits individuels. Mais voilà, la République Française est certes idyllique dans ses principes de droit et de liberté, mais en réalité, elle s’est difficilement imposée. La France connaîtra encore de nombreux régimes (monarchie, directoire, empire, plusieurs Républiques, l’autoritarisme de l’Etat français), et d’autres Révolutions, pour asseoir notre Etat démocratique.

C’est donc un siècle plus tard, le 6 juillet 1880, sous la troisième république que la chambre des députés adopte une proposition de Benjamin Raspail faisant du quatorze juillet la Fête Nationale, date anniversaire de la prise de la Bastille et de la fête de la Fédération. Cette journée symbolise la Nation Française, l’unité de son peuple, les droits de l’homme et de la démocratie.